Le tourisme en Indochine : sa mission politique et les directives pour son organisation
La genèse de l’activité touristique
Le mot tourisme renvoie au fait de voyager pour son agrément et de séjourner hors de son domicile habituel, avec une durée variable. Ce secteur économique comprend bien entendu l‟hôtellerie et la restauration, mais aussi toutes les activités liées à la satisfaction et aux déplacements des touristes. Le voyage d’agrément existe depuis l‟Antiquité mais le tourisme est véritablement né au XIXe siècle en Angleterre avec le développement du « Grand Tour ». En 1803, le terme « touriste» apparaît dans la langue française, dérivant du mot anglais « tourist » qui est apparu en 1800. Ce terme désigne initialement des voyageurs parcourant des pays étrangers avec d’autres buts que les affaires, l’exploration scientifique ou les missions religieuses, etc. avant de revenir chez eux. Et la définition officielle du tourisme est née soixante-dix ans plus tard, en 1870 : « Touriste : Il se dit des voyageurs qui ne parcourent des pays étrangers que par curiosité et désœuvrement, qui font une espèce de tournée dans des pays habituellement visités par leurs compatriotes. Il se dit surtout des voyageurs anglais en France, en Suisse et en Italie » . Vers la fin du XIXe siècle (1888), le touriste est l‟homme qui voyage pour son plaisir. « Depuis lors, le tourisme prend une extension telle, qu‟il y a désormais un commerce, une industrie, un art, une science, une législation, une administration et même une diplomate du tourisme » . Au fil des processus de civilisation, deux notions modernes se font jour de plus en plus dans le tourisme : l‟action collective et le confort.
« La genèse des pratiques touristiques indochinois » se produit pendant la période entre 1856 à 1910, ce qui ne prend pas le retard par rapport aux pratiques touristiques mondiales. Un chapitre de la thèse d‟Aline Demay contribue à faire découvrir le transfert et la contextualisation des pratiques touristiques depuis l‟époque de la conquête de l‟Indochine jusqu‟à 1910, avec un point de vue politiques (le tourisme est un acteur des politiques coloniales). Toutefois, la métropole ne donne qu‟en 1922 , douze ans plus tard, les directives pour le développement touristique aux colonies françaises. Le tourisme en Indochine prend officiellement sa naissance en 1923 .
En termess de tourisme, il existe deux domaines distincts d‟influence et d‟action. L‟un relève de l‟industrie privée dans son rapport avec la clientèle de voyageurs. L‟autre appartient à l‟administration et s‟en remet à l‟aménagement de l‟Indochine, aux encouragements à réserver, aux entreprises privées, à la documentation et à la propagande désintéressée ou d‟intérêt général.
Les missions du tourisme en Indochine
La section du tourisme et de la propagande du conseil économique des Colonies examine les conditions afin d‟envisager l‟organisation du tourisme colonial. L‟organisation rationnelle du tourisme colonial est nécessaire non seulement au point de vue du développement économique des colonies françaises mais aussi pour la mission de faire connaître tant pour les étrangers que pour les Français l‟action civilisatrice et pacificatrice de la France. Un intérêt supérieur national de France exige que l‟administration française et ses citoyens la fassent connaître au monde. Un intérêt particulier exige que les colonies françaises soient visitées car les touristes peuvent devenir plus tard les colons.
A l‟occasion de dixième anniversaire de la naissance du tourisme indochinois (27 juillet 1933), il est conclu que l‟organisation du tourisme en Indochine ne présente pas seulement un intérêt économique. Elle a une importance politique fortement soulignée par A. Sarraut : « un intérêt supérieur nationale exige que nous fassions connaitre au monde l‟action civilisatrice et pacificatrice de la France » . L‟organisation du tourisme en Indochine a pour but de faciliter les voyages de ceux qui voulaient se rendre compte de son développement économique, visiter ses monuments, admirer ses sites, étudier ses populations diverses et si curieuses.
Les directives pour une bonne organisation du tourisme en Indochine
Le conseil supérieur des colonies impose que l‟organisation touristique comprenne deux stades simultanés : l‟aménagement de l‟Indochine et la mise en œuvre du tourisme dans cette colonie, l‟organisation de la propagande. Pour être en mesure de recevoir l‟afflux des touristes dans cette colonie, l‟aménagement de l‟Indochine doit se composer des axes à relier en même temps comme suit : création des organismes locaux de tourisme, industrie hôtelière, création de parcs nationaux et de réserves de chasse, création des stations de santé et étude de circuits touristiques.
Jusqu‟en 1913, l‟Indochine tient une place insignifiante en termess de développement touristique par rapport aux pays limitrophes. Afin de mettre l’Indochine en état de recevoir sa part de l’activité du grand tourisme en Extrême Orient, le modèle de la métropole et celui de Java sont proposés à l‟organisation du tourisme indochinois. La circulaire ministérielle de M. A. Sarraut du 20 octobre 1922 permet d‟encadrer l‟élaboration d‟un plan d‟action pour la mise en œuvre du tourisme colonial. Un an plus tard, l‟arrêté n0 2741 en date du 27 juillet 1923 donne naissance au tourisme officiel en Indochine . Au cours de son fonctionnement et son évolution, M. Pasquier, gouverneur général de l‟Indochine, octroie la circulaire en date du 26 février 1929 afin de réorganiser sur des bases rationnelles le tourisme en Indochine tout en se basant sur des études méthodiques sur l’organisation et le fonctionnement du tourisme en France .
Avant d‟aborder directement la création et l‟évolution des organes locaux de tourisme en Indochine, les deux premières parties de ce sous-chapitre ont pour but de présenter les deux modèles inspirant l‟organisation du tourisme en Indochine. Aussi, elles visent à introduire des termes qui apparaîtront dans les parties dédiées directement à la création des organes locaux du tourisme indochinois.
L’organisation du tourisme en métropole, une source majeure d’inspiration pour sa « colonie asiatique »
L‟organisation du tourisme en métropole inspire celle du tourisme en Indochine ; elle se présente sous deux formes : le tourisme français et le tourisme colonial français.
Le tourisme français
Le tourisme français repose sur trois bases : le tourisme réceptif, le tourisme actif et le tourisme officiel.
Le tourisme réceptif
Le tourisme réceptif se concrétise dans le syndicat d’initiative, groupement local ayant pour objet la mise en valeur de l’exploitation du tourisme dans la zone qui lui appartient. Son œuvre est gratuite et désintéressée. Le syndicat d’initiative se place sous le régime de la loi du premier juillet 1901 sur les associations déclarées. Les syndicats d’initiative se groupent en fédération correspondant à des régions naturelles. Les fédérations, y compris les fédérations coloniales dont celle de l’Indochine et de l‟Inde, forment l‟union des fédérations des syndicats d’initiative ayant son siège au 127 avenue des Champs Élysée à Paris et qui constituent l’organisme national du tourisme réceptif. Le tourisme réceptif oriente les touristes sur les itinéraires touristiques à parcourir et sur les moyens de circulation et d‟hébergement mis à leur disposition, ainsi que sur les tarifs.
En France, il existe en 1935 plus de 900 syndicats d‟initiative. Ils sont constitués régionalement en fédérations, puis centralisés à l‟union des fédérations, dont le siège est au 127, Avenue des Champs-Élysées à Paris. Leur action persévérante intervient dans tous les domaines : voies d‟accès, horaires des trains, embellissement des cités, conservation des sites, etc. Les syndicats d‟initiative se regroupent en France en 21 fédérations en 1938, une par région, constituant l‟union des fédérations des syndicats d‟initiative.
Le tourisme actif
Le tourisme actif comprend les associations de tourisme telles que Touring Club de France, Club Alpin, Automobile club, Aéro-club, Ligue Maritime et Coloniale, Union vélocipédique, etc. Il représente ceux qui voyagent alors que le tourisme réceptif représente ceux qui reçoivent. Ces associations constituent entre elles l’union nationale des Associations de tourisme.
Le tourisme officiel
Le tourisme officiel dont les organismes se sont constitués en union du tourisme officiel comprend l’office national du tourisme dépendant du ministère des Travaux publics et les groupes du tourisme du Sénat et de la Chambre. Ces trois unions regroupant tous les éléments du tourisme national sont associés sous le nom de confédération du tourisme français, afin d’étudier et de résoudre toutes les questions d’ordre général intéressant les trois branches du tourisme national.
À côté de cette organisation qui forme l‟armature du tourisme, se placent des sociétés nationales ou internationales créées dans des buts commerciaux. Elles exploitent la branche tourisme et propagande. Il s‟agit de la Cie des wagons-lits, de la Mitteleuropa, de l’Agence Cook, de l’Agence Du Chemin, des agences spéciales des grandes compagnies de navigation ou des grands réseaux.
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Table des matières
INTRODUCTION GENERALE
LA CRÉATION DES ORGANISMES LOCAUX DE TOURISME
CHAPITRE PREMIER LES MODÈLES POUR L‟ORGANISATION DU TOURISME EN INDOCHINE
I. Le tourisme en Indochine : sa mission politique et les directives pour son organisation
1. La genèse de l‟activité touristique
2. Les missions du tourisme en Indochine
3. Les directives pour une bonne organisation du tourisme en Indochine
II. L’organisation du tourisme en métropole, une source majeure d’inspiration pour sa « colonie asiatique »
1. Le tourisme français
1.1. Le tourisme réceptif
1.2. Le tourisme actif
1.3. Le tourisme officiel
2. Le tourisme colonial en France
2.1. Les ministères français
2.2. Le Commissariat général au tourisme
2.3. Les Agences des Colonies et l‟Agence économique du gouvernement de l‟Indochine
2.4. L‟Office de tourisme colonial
2.5. Les grandes associations
2.6. Le Touring Club de France
2.7. L‟Union des fédérations de syndicats d‟initiative
2.8. L‟Agence de tourisme et de voyages
2.9. Les compagnies de transport
2. 10. Les expositions, jardins et musées
III. L’organisation du tourisme à Java : un modèle applicable depuis une colonie néerlandaise
1. Le bureau officiel du tourisme de Java et son organisation réputée
2. La communication touristique et sa place centrale pour la réussite du tourisme de Java
3. Une bonne logistique en faveur des touristes
CHAPITRE DEUXIEME LES DIRECTIVES POUR LA CREATION DES ORGANISMES LOCAUX DE TOURISME
I. L’étape de pré-création des organismes locaux de tourisme
1. Le tourisme en Indochine dans le contexte extrême-oriental des années 1910
2. Les missions de Rondet-Saint en Indochine au début des années 1910
3. Deux modèles d‟organisation pour une bonne réception touristique en Indochine
4. Les premières réflexions pour créer un nouveau mouvement vers l‟Indochine, isolée des grands courants touristiques
II. 1922 : l’encadrement et l’élaboration d’un plan d’action pour le développement du tourisme colonial
1. La naissance du tourisme aux colonies françaises
2. La circulaire ministérielle du 20 octobre 1922 déterminant la création des organismes locaux de tourisme
CHAPITRE TROISIEME LA CREATION D‟ORGANISMES DE TOURISME OFFICIELS EN INDOCHINE
I. Le comité central du tourisme, organisme le plus important du tourisme officiel, créé en 1923
1. Les missions de consultation sur l‟organisation touristique et sur les programmes généraux de l‟administration
2. La composition du comité présidé par le gouverneur général de l‟Indochine
3. Un rôle de l‟administration renforcé au service de la qualité
4. Le comité central du tourisme : des résultats probants en dépit de réunions peu nombreuses
II. Le bureau exécutif du comité central du tourisme, organe officiel du tourisme indochinois
1. Des missions diverses
2. Le bureau central du tourisme indochinois, sous-organe exécutif du comité central du tourisme, créé en 1935
III. Les comités régionaux du tourisme
1. Les missions du comité régional du tourisme, organe consultatif des questions intéressant le tourisme local dans chaque territoire de l‟Union indochinoise
2. Comité du tourisme au Langbian, en Annam
IV. Le bureau officiel du tourisme en Annam
1. Muséographie, formation des guides et propagande à l‟étape de pré-création
2. L‟œuvre réalisé par le bureau de l‟office du tourisme en Annam
CHAPITRE QUATRIEME LA CREATION D‟ORGANISMES LOCAUX DE TOURISME DANS LE SECTEUR PRIVE
I. « [L]’organe mi-officieux, mi-privé » : une association au statut ambigu
1. Le Bureau officiel du tourisme en Cochinchine (1926-1928)
2. Le bureau du tourisme en Indochine (1928-1931)
3. L‟office du tourisme Indochinois depuis 1931
II. La section nord-Annam, Tonkin et Laos du Touring Club de France : une association française de tourisme créée en 1935
1. La mission du Touring Club de France en Indochine depuis 1910
2. La section Nord-Annam, Tonkin et Laos du Touring Club de France depuis 1935
III. Les syndicats d’initiative régionaux, organismes complétant l’association dite bureau du tourisme en Indochine
1. Les Syndicats d‟initiative régionaux constituant une des conditions nécessaires au développement touristique
2. Aperçu sur les syndicats d‟initiative régionaux de l‟Indochine
3. La création de la société des grands hôtels indochinois (1923-1930) par le syndicat d‟initiative de l‟Indochine
4. Syndicat d‟initiative du nord indochinois
IV. Syndicats d’initiative régionaux en Annam
1. Études en 1930 en vue de la création et du fonctionnement des syndicats d‟initiative régionaux destinés à développer le tourisme en Annam
2. Syndicat d‟initiative de Dalat
V. Annam réparti à la fois en deux unions des syndicats touristiques de l’Indochine
1. Union des syndicats touristiques du nord-indochinois
2. L‟Union des syndicats touristiques du sud-indochinois
VI. La fédération indochinoise des syndicats d’initiative
CONCLUSION GENERALE
