Le Petit Prince et ses deux traductions en suédois

Les stratégies de traduction globales et locales

    L’analyse linguistique des deux traductions et leur relation à la VO se base d’abord sur la distinction de Lita Lundquist (2007 : 36-49) entre stratégies de traduction globales et locales, dont l’interaction détermine les relations entre la VO et la traduction. Le concept de stratégies locales de Lundquist correspond à la distinction de Vinay & Darbelnet (1995) entre les méthodes directes et indirectes, c’est-à-dire de quelle mesure une traduction est caractérisée par l’usage d’un côté de l’emprunt, de calques ou de la traduction littérale et d’un autre côté par l’usage de la transposition, de la modulation, de l’équivalence et de l’adaptation. La mesure de l’usage direct ou indirect (qui peut être déterminée par une analyse en détail de passages représentatifs du texte) reflète la stratégie globale du traducteur. Cette stratégie globale peut être (plus ou moins) imitative (fidèle à la langue source) ou fonctionnelle (adaptée à la langue cible). Comme vu dans la section 1.1, l’hypothèse de la retraduction peut être interprétée en termes d’attentes d’une stratégie imitative. Il faut noter que cette stratégie demande au retraducteur beaucoup plus qu’une proximité superficielle ; il s’agit en premier de rendre le message de la VO dans toute sa complexité (cf. Tegelberg 2014 : 108 cité cidessus). Par conséquent, la relation entre les stratégies locales et la stratégie globale selon Lundquist est une relation de cohérence : dans une traduction quelconque, il faut s’attendre à une cohérence presque totale entre les stratégies locales employées et la stratégie globale (Lundquist 2007 : 44). Un bon exemple de comment cette exigence théorique d’une stratégie cohérente peut être une réalité dans la pratique du traducteur est donné par Philippe Bouquet (2012 : 81) dans sa réflexion sur la tâche dite impossible de traduire le deuxième volume du roman suédois Röde orm (Orm le Rouge) sans développer une stratégie cohérente pour les deux volumes : (Cit. 4) [… ] lorsque Gaïa [maison d’édition, notre remarque] a souhaité publier la totalité de l’œuvre (dont seul le premier volume existait en traduction), j’ai aussitôt fait observer qu’il m’était impossible de produire une version du second qui serait dans les mêmes tonalités que le premier. Il a alors été décidé que j’effectuerais une traduction entièrement nouvelle et j’ai complètement négligé le texte de la première.

La révision de Martinson par Philippe Bouquet

     Nous prenons notre point de départ dans l’article Retraduire Martinson de Philippe Bouquet (Bouquet 2012 : 81–88), où Bouquet analyse la situation complexe qui porte sur la tâche délicate de baser son travail de retraduction d’une œuvre littéraire classique sur celui de quelqu’un d’autre, notamment le premier traducteur. La citation dessous fournit un commentaire sur la retraduction (légalement définie comme révision) du roman d’Harry Martinson Vägen till Klockrike (La société des vagabonds. Traduit du suédois par Denise & Pierre Naert – texte revu par Philippe Bouquet) : (Cit.7) Dernière précision : réviser une traduction n’est pas tâche aussi facile qu’on le pense peut-être. On a certes un modèle, une base, une aide, mais on reste lié par le texte original. On ne peut remettre en cause ses options fondamentales (sinon, c’est une autre traduction, or le nom des premiers traducteurs – dont il a été impossible de retrouver la trace, m’a dit l’éditeur – devait être conservé) et on est tenu à un certain respect du travail d’autrui. On est donc souvent tiraillé entre le désir de suivre sa propre pente et la crainte de faire violence à l’auteur d’une œuvre de l’esprit. La solution réside dans une « violence avec modération » – mais la modération est l’une des choses les plus difficiles au monde, tant en matière artistique qu’éthylique (Bouquet 2012 :82).  Quant au résultat des efforts de Bouquet, s’agit-il d’un cas de révision qualifiée (comme stipulé dans le contrat entre Bouquet et sa maison d’édition) ou d’un cas de retraduction ? Cela demeure une question de définition. La nouvelle version du roman ne donne pas seulement une remise à jour de la T1 qui « datait […] de plus d’un demi-siècle », mais surtout il s’agit d’une transformation stylistique d’un texte caractérisé par Bouquet comme « pas mauvais » mais « un peu maladroit » (Bouquet 2014 : 82). Cette transformation stylistique vise à donner une tonalité plus proche de celle de la VO et elle a été effectuée avec une stratégie globale cohérente. Le résultat est une version française qui a toutes les qualités de la traduction cohérente et idiomatique, et qui donc, mieux que la version précédente, peut atteindre le but d’apporter le texte aux lecteurs français. À la fin de son article, Bouquet propose sa vision du processus, effectivement sans fin, d’apporter une grande œuvre littéraire aux nouveaux lecteurs d’une nouvelle langue : « Je souhaite donc que mon travail puisse un jour être amélioré à son tour. Martinson mérite et justifie que des vagues successives s’attaquent à la lourde tâche de le transposer dans d’autres langues […] » (ibid. : 88). Bouquet voit donc son travail comme un lien d’une chaîne de retraductions successives. Sans doute, ceci est la meilleure façon de voir la contribution de Bouquet : une révision qualifiée qui en même temps fait partie d’un processus de traduction continu.

Les versions en suédois du Petit Prince

   Retournons à la retraduction du Petit Prince. Comment la voir dans la perspective établie ? Comme nous allons le montrer dans les sections suivantes, la nouvelle version suédoise parait se trouver aux antipodes de la nouvelle version française du roman de Martinson : ce dernier est défini comme une révision mais fonctionne en effet (dans une certaine mesure) comme une retraduction, tandis que Den lille prinsen est commercialisé comme une retraduction sans vraiment l’être. Il est évident que ce texte a deux sources, la VO et la T1 ; effectivement, la dépendance de la T1 (pas mentionnée par les traducteurs) est si forte que l’on peut se demander si la T2 n’est pas primordialement une révision de la T1 du point de vue linguistique. Voici ici quelques exemples qui montrent, de manière univoque, cette dépendance des solutions fonctionnelles de la T1, solutions qualifiées, qui sont en même temps imprévisibles et créatives, et dont l’application dans la T2 ne peut pas s’expliquer comme une simple coïncidence.

Les surinterprétations et les erreurs de traduction

    Dans l’exemple (14a), une erreur discursive, la prédilection pour les additions explicatives se manifeste dans la référence à une question de dialogue (‘répondre à une nouvelle question’), tandis qu’on peut inférer qu’il s’agit d’un argument dans une discussion animée plutôt qu’une réponse à une question. Dans l’exemple (14b) la même tendance prolonge la vie des fleurs, durant un seul jour dans la VO. Aussi, dans l’exemple (14c), la tournure idiomatique någonstans i vida världen [‘quelque part dans le vaste monde’] n’est pas appropriée si l’on réfère à l’univers. Malgré cela, il faut ajouter que plusieurs des explications fonctionnelles de la T1 indiquent une compréhension profonde du message du roman

Des aspects socio-culturels

     Notre analyse a montré que Den lille prinsen fait preuve d’un manque significatif des traits d’une traduction cohérente selon le modèle linguistique de Lundquist et, si l’on tient le même raisonnement que Bouquet (2012), de manque de traits de révision par une maison d’édition d’une traduction antérieure. Néanmoins, la retraduction a été bien acueillie par les critiques, qui considèrent la parution d’une nouvelle version suédoise du Petit Prince comme un véritable événement – même si la critique concernait les qualités de la VO plutôt que celles de la traduction (cf 1.2). Ce bon accueil pourrait être surprenant par rapport à notre évaluation des qualités linguistiques de la T2, mais peut s’expliquer dans les perspectives socioculturelles de Toury (1.4.2), cf. nos deux définitions de « traduction » (1.4.3). Selon les perspectives de Toury, la réussite d’un projet de traduction n’est pas jugée premièrement dans le résultat linguistique d’une traduction ou dans un texte attractif, mais dans la mesure où ce résultat est vu ainsi par le public ciblé et par le monde culturel. Il en va de même de la question du statut de Den lille prinsen en tant que retraduction ou de révision par la maison d’édition ; le facteur déterminant est le choix de la maison d’édition de lancer l’œuvre comme l’une ou l’autre – à condition que l’on agisse de façon convaincante pour obtenir l’acceptation dans la culture cible. Ceci est dévéloppé dans les quatre points suivants :
 La priorité des normes socio-culturelles : même si les qualités « intérieures » de la traduction pourraient faciliter les possibilités de lancement et d’acceptation d’une réédition, ceci n’est qu’une condition parmi plusieurs qui doivent être remplies pour rendre possible un projet de traduction à succès ; les facteurs extérieurs (le contexte social) sont décicifs. Ceci se reflète dans la méthode de Toury pour dégager les normes (« normes opérationnelles ») qui déterminent les caractéristiques linguistiques d’une traduction donnée : « C’est pourquoi, au lieu d’évaluer les traductions réalisées dans une langue cible, Toury préfère étudier les avis et les jugements énoncés à leur sujet à un moment donné, puis en déduit des ‘normes’ implicites ou explicites » (Guidère 2010 :100).
 L’emballage et le marketing: dans le marketing de Den lille prinsen, Modernista souligne les liens à la première édition du Petit Prince de 1943 : la traduction s’appuie là-dessus, les illustrations de la luxueuse couverture sont des restaurations digitales des dessins originaux de Saint-Exupéry, le nouveau format est le même que celui de la version originale. Sur la présentation sur le site Modernista, il y a de maintes références au succès mondial de la VO, et d’autres aspects susceptibles d’attirer un lectorat du monde culturel. L’impression donnée est plutôt celle d’un lancement d’une nouvelle version canonique en suédois du Petit Prince.
 Les droits d’auteurs: la question de savoir si une nouvelle édition du Petit Prince en suédois devrait être lancée comme une retraduction (le cas actuel) ou comme révision par la maison d’édition (comme la révision du roman Les fruits d’or, effectuée par les traducteurs actuels, cf 1.2, note 4), revient, en grande partie, à la question des droits d’auteurs. Il convient ici de rappeler la discussion animée sur l’acquisition par Modernista des droits de traduction de livres publiés par les maisons d’édition de Bonniers et Norstedts/Rabén &Sjögren26 .
 Livre pour enfant : Modernista a su tirer avantage de deux différentes vues sur le genre du récit du Petit Prince, en Suède apperçu comme adressé uniquement à un lectorat enfantin27 et dans le polysystème international comme livre classique appartenant aussi à un lectorat adulte. La perception de livre pour enfant baisse les exigences de la qualité linguistique ainsi que celles du choix de la maison d’édition de traducteur. Il est possible de se servir de traducteurs avec relativement peu d’expérience, au sein de sa propre maison d’édition et les qualités linguistiques de la traduction ne sont pas soumises à un examen détaillé, comme c’est le cas avec des traductions de livres classiques effectuées par des traducteurs prestigeux comme Stolpe ou Bodegård. En même temps, l’aspect du Petit Prince comme livre classique international est exploité dans le marketing : « Le livre français le plus traduit au monde ».

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Table des matières

1. Introduction
1.1 L’hypothèse de la retraduction
1.2 La retraduction du roman Le Petit Prince : aspects et objectif
1.3 Le corpus
1.4 Quelques distinctions importantes
1.4.1 Les stratégies de traduction globales et locales
1.4.2 Les deux définitions de ‘traduction’
1.4.3 Le concept de ’révision’
1.5 L’organisation du mémoire
2. Les relations entre la VO, la T1 et la T2
2.1 Les trois textes
2.2 Déviations de la VO dans la T1
2.3 La T2 et sa relation vis-à-vis de la VO et de la T1
2.4 Retraduction ou révision ?
2.4.1 La révision de Martinson par Philippe Bouquet
2.4.2 Les versions en suédois du Petit Prince
3. Analyse de la T1
3.1 La T1 comme traduction fonctionnelle
3.1.1 Les tournures idiomatiques
3.1.2 Les adaptations
3.1.3 Les restructurations
3.1.4 Les explicitations du contenu
3.1.5 La cohésion textuelle
3.1.6 Simplification stylistique
3.2 Sur le besoin de retraduction
3.2.1 Suppression des répétitions
3.2.2 Les surinterprétations et les erreurs de traduction
3.2.3 Les tournures démodées
4. Analyse de la T2
4.1 La T2 comme traduction
4.1.1 Équivalence formelle
4.1.2 Simplification
4.1.3 Stratégie non sexiste radicale
4.1.4 Langage peu soigné
4.2 La T2 comme révision de la T1
4.3 Des aspects socio-culturels
5. Comment rendre justice au message du Petit Prince en suédois?
5.1 Biagioli et les deux plans du récit
5.2 Quatre exemples tirés du chapitre XV (la planète du géographe)
6. Résumé des résultats
Bibliographie
Corpus
Consultés
Sources éléctroniques

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