En raison des enjeux économiques et sociaux qu’elle soulève, la transmission-reprise d’entreprise et les problématiques qui y sont associées, constituent aujourd’hui un sujet majeur, tant sur le plan politique que scientifique. Les études récentes (Direction Générale du Trésor, 2013 ; Banque Populaire Caisse Epargne, 2015) révèlent qu’un nombre considérable d’entreprises sont ou seront concernées par une telle opération dans les prochaines années. Beaucoup d’entre elles, faute de repreneurs, sont condamnées à la fermeture, entraînant dans leur sillage la disparition de milliers d’emplois (environ 30 000 entreprises cessent leur activité chaque année provoquant la suppression de 37 000 emplois ; BPCE, 2011 ; Rapport Dombre-Coste, 2015). D’autres, en raison de difficultés importantes rencontrées après la prise de fonction du repreneur, ne résistent pas au changement de leur dirigeant et cessent définitivement leur activité, avec pour conséquence, là aussi, une perte massive d’emplois. C’est ce second cas de figure qui nous intéresse particulièrement et c’est là, plus précisément, au moment où le repreneur prend seul les rênes de l’entreprise, que nous inscrivons notre recherche doctorale, bien que, de plus en plus reconnue comme une étape déterminante du processus (Boussaguet, 2005 ; Deschamps et Geindre, 2009 ), la littérature demeure encore relativement discrète à son sujet (Picard, 2009). Ainsi, à travers ce travail, nous nous évertuons à apporter notre contribution aux besoins de connaissances scientifiques supplémentaires, notamment en termes de conceptualisation (Paturel, De Freyman et Richomme-Huet, 2008), sur les phénomènes à l’œuvre lors de l’entrée en fonction du nouveau dirigeant.
La reprise d’une TPE : caractéristiques et particularités
Parmi toutes les entreprises reprises ou qui le seront à l’avenir, beaucoup sont des TPE. En France, ce genre d’entreprise demeure effectivement très largement majoritaire, environ 7 entreprises sur 10 en activité étant des entreprises de moins de 10 salariés (INSEE, 2015). Ce premier chapitre vise à étudier les caractéristiques et particularités de la reprise d’une TPE par un repreneur externe.
La TPE : des spécificités impactant la reprise
Les très petites entreprises (TPE) sont unanimement reconnues, tant par les pouvoirs publics que par la communauté scientifique, pour leur poids considérable dans l’économie. Leur pérennité, leur développement et le bon déroulement de leur transmission constituent un enjeu majeur pour l’emploi et la vitalité économique et social du pays. Toutefois, ces entreprises sont confrontées à de nombreuses difficultés avec le poids des charges sociales jugées élevées , les obstacles pour recruter et fidéliser le personnel, mais aussi pour obtenir des financements, trouver un repreneur, etc. Le maintien et le développement d’un tissu important de TPE dans le pays semble néanmoins devenir une préoccupation, aussi bien pour les autorités gouvernementales que pour les acteurs économiques locaux. Malgré le récent intérêt porté à la TPE par de nombreux acteurs économiques et politiques et par une partie de la communauté scientifique , il n’en demeure pas moins qu’elles restent relativement peu connues. Au niveau académique, de profondes lacunes concernant la TPE en tant qu’objet de recherche sont dénoncées par plusieurs auteurs (Ferrier, 2002 ; Pacitto, Julien et Meier, 2002 ; Marchesnay, 2003 ; Foliard, 2008 ; Jaouen et Torres, 2008, Mallard, 2011). Certains attribuent le faible engouement des chercheurs à la forte complexité les caractérisant (Foliard, 2010). Pour Marchesnay (2011, p. 7), les entreprises de petites tailles auraient été victime d’un « double ostracisme » lié à leur faible compétitivité économique, qualifiée par l’auteur de « sous-dimension », et à leur « médiocre légitimité sociale (les « classes moyennes inférieures») ». Le constat d’une faible connaissance de la TPE au regard de leur importance économique et sociale a conduit certains auteurs à entreprendre des recherches qui leur sont entièrement dédiées. C’est avec cette même volonté d’une meilleure compréhension du fonctionnement de la TPE que nous conduisons cette recherche.
Cette section est composée de trois paragraphes. Le premier vise à mieux comprendre la complexité liée à l’établissement d’une définition précise de la TPE en France comme à l’étranger. La nécessité d’avoir recours à une approche qualitative sera développée dans un deuxième paragraphe. Le troisième sera consacré au rôle central du dirigeant ainsi qu’à la notion de proximité, spécificités de ce type d’entreprise ayant des répercussions sur le déroulement de leur transmission.
Mieux définir la TPE pour mieux la comprendre
Entreprendre une recherche consacrée à la TPE nécessite, en premier lieu, de définir le plus précisément possible ce type d’entreprise. Si l’expression TPE est très largement répandue dans le langage courant, il n’en demeure pas moins qu’elle cache une multitude de réalités différentes. La simple observation d’une rue d’un centre-ville où se côtoient un commerce de fruits et légumes, un cabinet d’infirmier, un cabinet de conseil ou un établissement hôtelier, laisse entrevoir de multiples possibilités s’offrant au vocable. Cette extrême hétérogénéité constitue, pour de nombreux auteurs, le principal frein à une étude pertinente de leur fonctionnement. Ferrier (2002), dans son ouvrage dédié à la TPE, souligne la difficulté qui existe à en donner une définition et avance deux principales raisons. La première réside dans la connaissance (ou plutôt la méconniassance) de celle-ci. La deuxième renvoie à un «cercle vicieux ». L’auteur s’interroge alors : « est-ce qu’une entreprise est une TPE parce qu’elle présente certaines caractéristiques ou bien est-ce parce qu’elle présente certaines caractéristiques qu’elle est une TPE ? ».
Un intérêt grandissant pour la Petite Entreprise
En France, on assiste actuellement à une prise de conscience généralisée du rôle économique, social, et dans la préservation de la vitalité des territoires, des entreprises de petites tailles. Pour de nombreux acteurs politiques et économiques, il s’agit d’un socle sur lequel peut solidement s’appuyer le pays pour développer son économie. Le plan pour l’emploi dans les TPE-PME, présenté le 9 Juin 2015 par le Premier Ministre Manuel Valls, est une preuve parmi tant d’autres du nouvel intérêt porté par les autorités politiques. A l’heure de la mondialisation, d’Internet et de l’adaptabilité, beaucoup redécouvrent le formidable potentiel et le dynamisme de ces petites entreprises. Celles-ci créent des emplois , sont fortement ancrées dans leur territoire et, pour les plus petites, sont peu sujettes à la délocalisation. Mais quelles sont les raisons de ce regain d’intérêt des décideurs politiques et des différents acteurs économiques ? Marchesnay (2011, p. 7) nous donne quelques explications. Selon lui, au cours de la dernière décennie, « l’intérêt pour ces millions d’unités, recensées ou non, n’a cessé de croître en France, pour des raisons bien connues telles que la crise de la société salariale, la disqualification de la doxa managériale, la montée d’une économie de l’immatériel, ou l’avènement d’une société qualifiée d’ « hypermoderne », axée sur la singularité et les réseaux ». Cet engouement prononcé pour la Petite Entreprise n’est pas spécifiquement français et semble également partagé au niveau européen et international . De plus en plus conscients des enjeux, certaines organisations telles que l’OCDE, publient à présent de nombreuses études à leur sujet, via un nouvel outil : l’Institut International d’Etudes Sociales du Bureau International du Travail.
La communauté scientifique francophone n’est pas en reste. Elle aussi s’intéresse depuis peu au fonctionnement et aux particularités de ce type d’entreprise. Plusieurs domaines disciplinaires tentent d’apporter leurs éclairages sur la question. C’est le cas, par exemple, de la sociologie avec les travaux de Letowski et Trouve (2004), et Mallard (2011), de l’économie (Delattre, 1982 ; Julien, 1990, Julien et Carriere, 1994, Ferrier, 2002), et, dans une autre mesure, des sciences de gestion (Mahe de Boislandelle, 1988 ; Sammut, 1995 ; Torrès, 1997 ; Richomme, 2000 ; Marchesnay, 2003 ; Guegen, 2004 ; Jaouen, 2006 ; Paturel et RichommeHuet, 2007 ; Foliard, 2008 ; De Freyman, 2010 ; Filion et Lima, 2012). Ferrier (2002) confirme ce regain d’intérêt de la communauté scientifique pour les petites entreprises et s’appuie pour cela sur plusieurs observations : (1) la création de revues scientifiques dédiées spécifiquement aux PME ; (2) le développement par les universités de programmes spécifiques portant sur l’étude des entreprises de petites tailles ; (3) la prise en compte grandissante des petites structures sur le plan statistique par certains organismes tels l’INSEE, l’OCDE, DARES (ceci permettant d’ailleurs d’alimenter avec des données plus fiables les recherches sur la petite entreprise) ; (4) l’organisation de manifestations consacrées à la petite entreprise.
En ce qui concerne les sciences de gestion, la recherche sur la petite entreprise semble se structurer de mieux en mieux, notamment par l’intermédiaire de laboratoires de recherche étudiant spécifiquement ce type d’entité et par l’organisation de colloques qui y sont entièrement dédiés. Particulièrement investi sur la question, Torrès (1997) a entrepris une réflexion sur les raisons qui ont poussé les chercheurs à s’intéresser exclusivement à la PME. Trois justifications sont retenues par l’auteur ; (1) la justification empirique renvoie à la place importante occupée par les PME dans la majorité des économies ; (2) la justification méthodologique fait référence à l’identification plus aisée des phénomènes s’y produisant du fait de sa petite dimension ; (3) la justification théorique : l’auteur cite Julien (1993) pour qui, d’un point de vue strictement économique, plusieurs théories justifient la présence des petites entreprises. A partir d’une approche historique de la recherche en PME, Torrès (1997) met en évidence le développement simultané, dès la fin des années 70, de deux grands courants distincts intéressés aux problématiques de la petite entreprise : le courant de la spécificité et le courant de la diversité.
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Table des matières
Introduction générale
Partie 1- Le cadre conceptuel de la reprise de TPE saines
Chapitre 1- La reprise d’une TPE par une personne physique : singularités et enjeux du changement de dirigeant
Section 1- La TPE : des spécificités impactant l’opération
Section 2 – Un processus entrepreneurial protéiforme et contingent à forts enjeux
Chapitre 2 – Le rôle du repreneur en contexte de changement organisationnel
Section 1- Le management post-reprise ou la conduite d’un changement organisationnel majeur
Section 2- (Re)construire collectivement du sens pour réussir le changement
Partie 2 – Modélisation du processus de reconstruction collective de sens post-reprise et de ses facteurs d’influence
Chapitre 1 – Méthodologie de la recherche et description du processus de reconstruction collective de sens post-reprise
Section 1- Fondements épistémologiques et méthodologiques de la recherche
Section 2- Analyse des données et évaluation de la recherche
Section 3- Le processus de reconstruction collective de sens post-reprise
Chapitre 2 – Un processus sous influences
Section 1- Les facteurs et éléments influençant le processus
Section 2- Discussion des résultats et recommandations managériales
Conclusion générale
Bibliographie
Table des tableaux
Table des figures
Annexes
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