« L’ultime patrie d’un latino-américain, c’est la France ». Prononcée par Carlos Fuentes, relayée à plusieurs reprises, notamment par Mona Huerta ou encore par François Hollande, cette phrase témoigne d’un rapport privilégié, pour ne pas dire passionnel, entre la France et le continent latino-américain. Ces liens forts sont incarnés par nombre d’intellectuels et artistes qui, tout au long du XXe siècle, ont choisi Paris comme terre d’exil ou comme deuxième patrie. Parmi eux, Gabriel Garcia Marquez, Diego Rivera, César Moro, Jorge Armado, Mario Vargas Llosa, Alejo Carpentier… Et bien d’autres. En effet, dès le début du XIXe, l’élite politique créole qui arrive au pouvoir au moment des indépendances se retrouve face à un enjeu politique majeur : la construction d’États-nations. Cela se fait dans un élan de rejet complet de la période coloniale qui mène à la recherche de nouveaux modèles. Or, les idées bien vivantes des Lumières ou encore la Révolution seront à l’origine de ce que certains qualifient d’afrancesamiento ; la France devient ce nouveau modèle de substitution inspirant. Ainsi, des liens, plus ou moins forts selon les périodes, vont se créer et faire naitre des circulations, en majorité intellectuelles, pour commencer ; au XXe, presque toutes les élites du sous-continent apprennent le français, et voyager à Paris prend la forme d’un rituel . Ainsi, comme l’écrit Mona Huerta, l’art et la culture sont le « ciment traditionnel des relations entre la France et l’Amérique latine » . Cette attraction pour le pays européen, qui mènera certains à s’engager à ses côtés lors du premier conflit mondial, n’est pas sans réciprocité ; la diplomatie culturelle de l’hexagone a elle aussi jeté son dévolu sur l’Amérique latine, laquelle est alors considérée comme un lieu de projection d’influence, une « terre de mission » . S’il est possible d’affirmer la réciprocité de cette attraction, il n’est pas aussi aisé d’affirmer une égalité dans leurs perceptions mutuelles ; tandis que l’un considère l’autre comme un modèle, l’autre y voit un espace d’expansion d’influence.
La naissance de cet intérêt français pour l’Amérique latine s’inscrit dans un mouvement plus large qui s’affirme à la fin du XIXe, et qui vise à faire face à l’image d’un pays affaibli par la défaite prussienne en 1870 ; la France se dote progressivement d’un arsenal institutionnel voué au déploiement de sa culture et de ses idées, se voulant et se faisant précurseur de ce que deviendra la diplomatie culturelle. En effet, le pays prend conscience de l’arme que représente l’adoration de sa culture à travers le monde.
En 1883, l’Alliance française est créée, et sur son premier bulletin figure cette phrase presque dogmatique : « La langue française donne des habitudes françaises ; les habitudes françaises amènent l’achat de produits français. Celui qui sait le français devient le client de la France » (Rosselli, 1996). ». L’Alliance française devient alors l’« association nationale pour la propagation de la langue française dans les colonies et à l’étranger » . En 1884, un comité local se forme à Mexico ; la première Alliance d’Amérique latine et l’une des premières à s’implanter hors-Europe est fondée. En 1902, la Mission laïque se crée pour diffuser l’enseignement laïque et entretenir le rayonnement français hors des frontières ; elle est reconnue d’utilité publique en 1907. Un organisme semi-public connu sous le nom de Groupement des Universités et des Grandes Écoles de France pour les relations avec l’Amérique latine est également créé en 1908. En 1909, le Comité France-Amérique alimente les liens intellectuels, politiques, économiques et sociaux avec les nations américaines. Les exemples sont encore nombreux : on peut constater l’expansion des Lycées français à l’étranger ou encore l’ouverture d’antennes au-delà des frontières par certaines universités françaises. En dernier lieu, certainement l’organe le plus significatif, administré directement par le ministère des affaires étrangères ; le Service des Œuvres Françaises à l’Étranger (SOFE) créé en 1920, qui succède au Bureau des Écoles et des Œuvres françaises à l’étranger en fonctionnement depuis 1910. Le SOFE est l’ancêtre directe de la Direction générale des relations culturelles de 1945. Son action fait vivre l’influence française à l’étranger à travers sa langue, son enseignement, et ses œuvres.
Ce déploiement institutionnel vise en partie à combler la perte de prestige que connait la France à cette époque, et plus généralement l’Europe. La Première Guerre mondiale vient en effet porter le coup de grâce à l’affaiblissement du pays sur la scène internationale. A contrario, les États-Unis s’affirment de plus en plus. Ce contexte sera donc à l’origine de la création d’une véritable diplomatie culturelle, que l’on définirait, dans sa forme actuelle, selon les termes de Marie-Christine Kessler, comme un « secteur de la politique étrangère […] une politique publique qui vise à l’exportation de données représentatives de la culture nationale, et à des interactions avec d’autres pays dans ce même domaine culturel ». La culture sera comprise comme « l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeurs, les traditions et les croyances». Les circulations seront comprises comme celles de ce qui fait généralement l’objet de la diplomatie culturelle : les arts, la littérature et le langage.
L’hexagone devient alors précurseur dans la diplomatie culturelle d’État et développe sa propre spécificité, rarement remise en question au cours de l’histoire ; c’est l’administration publique qui sera chargée de la diffusion de la culture française à l’étranger. Ce postulat est encore vérifiable, même si on pourra lui reprocher quelques exceptions contemporaines. Il n’empêche que le pays n’a cessé d’être une référence en matière de politique culturelle extérieure, qui est allée jusqu’à représenter près de la moitié du budget du ministère des affaires étrangères.
Et pourtant, de nos jours, ces crédits sont en baisse permanente. Bien qu’en hausse de 2,7 % par rapport à 2019, le Programme 185 de la loi de finances, « Diplomatie culturelle et d’influence », subit des coupes budgétaires progressives. Ce phénomène ne joue clairement pas en faveur de l’Amérique latine ; Paris doit désormais redéfinir des zones prioritaires dont elle ne semble pas faire partie.
Par ailleurs, et peut-être en conséquence, le 3 décembre 2007, l’édition européenne du magazine Time affiche en gros titre « The Death of French Culture », appellation accrocheuse pour annoncer l’article « In Search of Lost Time » figurant dans le numéro. Une référence à Marcel Proust pour introduire une succession de paragraphes argumentés dans lesquels Donald Morrison s’emploie à expliquer le déclin du rayonnement de la culture française, la médiocrité de sa littérature et de son cinéma, la supplantation de la place artistique que détenait Paris par New York et Londres. De manière générale, il démontre, chiffres et arguments à l’appui, l’amoindrissement de la production culturelle française par le biais d’une comparaison entre ce que fut la vie culturelle du pays et ce qu’elle est désormais : en train de « dépérir » ; « La France d’aujourd’hui est un pouvoir affaibli dans le marché mondial de la culture ». L’article ne manque pas de provoquer une rafale de réactions indignées et de réponses de la part des médias français. La publication touche l’hexagone en plein cœur ; son domaine de prédilection se voit remis en question par « la une » d’un des plus grands hebdomadaires des États-Unis, le monde entier pour témoin. L’illustration de l’article est très explicite : on y voit un peintre qui porte un béret sur fond d’immeubles haussmanniens et qui fait valser ses pinceaux face à l’arrivée d’une mustang rose sur laquelle il est écrit « Hollywood ». Une allégorie de l’écrasement du raffinement perdu de l’art français par la culture de masse américaine ? L’illustration est effectivement sans équivoque.
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Table des matières
INTRODUCTION
I..L’EXISTENCE D’UN COMPLEXE DE CIRCULATION FRANCE-ESPAGNE-AMERIQUE LATINE A TRAVERS L’ACTION DE L’INSTITUT FRANÇAIS D’ESPAGNE ; RESULTAT D’UNE STRATEGIE VOLONTAIRE ?
A. L’ART ET LA CULTURE : « CIMENTS » HISTORIQUE DES CIRCULATIONS FRANCE-AMÉRIQUE LATINE
1. L’exil réciproque des artistes et intellectuels
2. Le surréalisme comme preuve de ces mariages artistiques
3. « L’Euro-Amérique », un espace culturel et artistique commun
B. L’EXISTENCE INCONTESTABLE DE CES CIRCULATIONS CULTURELLES AU SEIN DE L’ACTIVITÉ DE L’INSTITUT FRANÇAIS D’ESPAGNE
1. L’Institut français d’Espagne ; un témoin privilégié pour identifier ces circulations
2. L’étude des circulations à travers des évènements soutenus par l’Institut
a) ARCO Madrid
b) Le BIME Festival
c) Le MAPAS Festival
3. L’Étude de ces circulations à travers des démarches individuelles soutenues par l’Institut
C. PEUT-ON AFFIRMER L’EXISTENCE D’UNE STRATÉGIE DIPLOMATIQUE FRANÇAISE EN ESPAGNE À DESTINATION DE L’AMÉRIQUE LATINE ?
1. La particularité du domaine de l’édition
2. Un complexe de circulation existant malgré une volonté propre de l’Institut français
3. Un manque à gagner dans la coopération entre la France et l’Amérique latine ?
II. ………..L’ABSENCE DE REGULARITE DANS LES RELATIONS BILATERALES DE LA FRANCE ET DE L’ESPAGNE AVEC L’AMERIQUE LATINE COMME TEMOIN DU BESOIN D’IMAGINER UN SYSTEME PLUS COMPLEXE DE COOPERATION ; L’UNION EUROPEENNE, UNE SOLUTION ?
A. LA DIPLOMATIE CULTURELLE FRANÇAISE EN AMÉRIQUE LATINE ; ENTRE IRRÉGULARITÉS ET CONTRADICTIONS
1. Les volontés françaises de renouer avec l’Amérique latine à l’aube du Second conflit mondial
2. Un besoin de redéfinir des zones d’influence face à de nouveaux enjeux
3. Un regain d’intérêt récent de l’hexagone vers l’outre-Atlantique
B. DES RELATIONS EURO-AMÉRICAINES CHANCELANTES FACE À UN ARSENAL DIPLOMATIQUE FRANÇAIS EXTRÊMEMENT DÉVELOPPÉ EN ESPAGNE
1. Les relations ibéro-américaines, “l’érosion d’une influence”
2. Le recul du dispositif français en Amérique latine
3. Un dispositif diplomatique français particulièrement développé en Espagne
C. UTILISER LES INSTITUTIONS EUROPÉENNES AFIN ENVISAGER DE NOUVELLES PERSPECTIVES DE DIPLOMATIE VERS L’AMÉRIQUE LATINE ?
1. L’intégration de l’Espagne au sein de l’Union européenne et l’institutionnalisation des relations interrégionales
2. L’Espagne et la France ; regardant ensemble dans la même direction
3. L’absence de diplomatie culturelle européenne, et une rupture de ses relations avec l’Amérique latine
III. ……..VERS UNE DIPLOMATIE PLUS STRATEGIQUE ET EGALITAIRE POUR FAIRE FACE AU PLOIEMENT DE LA DIPLOMATIE CULTURELLE EN AMERIQUE LATINE
A. DES DIPLOMATIES CULTURELLES HÉRITIÈRES DE PENSÉES COLONIALES
1. Une diplomatie culturelle fondée sur l’idée de rayonnement
2. Changement de conjoncture et inversion de la dichotomie Vieux monde, Nouveau monde
3. Une diplomatie culturelle pour lutter contre la domination nord-américaine
B. DES STRATÉGIES POUR FAIRE FACE AU DÉCLIN DE LA DIPLOMATIE CULTURELLE
1. Le besoin de redéfinir une rhétorique portée par un discours ambigüe aux apparences néocoloniales
2. Un changement de paradigme pouvant être impulsé par l’action de l’Institut français d’Espagne
3. La stratégie espagnole ; un pis-aller ?
C. VERS UNE STRATÉGIE VOLONTAIRE DE L’INSTITUT FRANÇAIS D’ESPAGNE POUR L’AMÉRIQUE LATINE
1. Utiliser le statut d’EPIC
2. Promouvoir les collaborations entre les différents acteurs du réseau
3. Se recentrer sur certains domaines d’action
CONCLUSION
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